ChatGPT, Claude, Gemini, Mistral D’où viennent les noms des IA ?

ChatGPT, Claude, Gemini, Perplexity, Mistral, DeepSeek… Derrière chaque nom se cache une stratégie. Petite typologie à l’usage de ceux qui veulent lire le marketing de l’IA entre les lignes.

Il y a un fil caché que peu d’utilisateurs remarquent. Claude rend hommage à Claude Shannon, le père de la théorie de l’information. Perplexity emprunte son nom à la perplexité, une métrique qui mesure à quel point un modèle de langage est « surpris » par le mot suivant — métrique qui dérive directement de l’entropie de… Shannon. Et GPT désigne un Generative Pre-trained Transformer, architecture dont les fondations probabilistes remontent, là encore, aux travaux de Shannon sur la prédiction du langage. Trois marques concurrentes, un même ancêtre intellectuel. C’est déjà une leçon : nommer une IA, c’est revendiquer une filiation.

Pour y voir clair, je propose une grille de lecture en quatre stratégies de nommage.

1. Le nom-fonction : dire ce que ça fait

C’est la stratégie des origines, celle du laboratoire. ChatGPT est l’assemblage le plus littéral qui soit : Chat (l’interface conversationnelle) + GPT (l’architecture, théorisée dans un article d’OpenAI en 2018). Llama de Meta est un acronyme déguisé (Large Language Model Meta AI) habillé d’un animal sympathique. DeepSeek combine le deep learning et la quête (seek). Copilot de Microsoft décrit carrément la posture de l’outil : un copilote, jamais le commandant de bord.

  • Sur le plan technique : ces noms sont transparents et honnêtes. Ils décrivent l’objet.
  • Sur le plan marketing : c’est leur force et leur piège. Excellents pour définir une catégorie et pour le référencement (un nom descriptif est riche en mots-clés), ils sont difficiles à protéger juridiquement et faciles à banaliser. Le destin de « GPT » est emblématique : le terme est devenu quasi générique — on parle « d’un GPT » comme on « google » une information. En marketing, c’est l’antonomase, ou le risque de généricide : quand la marque devient le nom commun, elle perd sa valeur distinctive.

2. Le nom-hommage : revendiquer une légitimité scientifique

Claude est le cas d’école. Le nom est largement compris comme un hommage à Claude Shannon, même si Anthropic n’a jamais officiellement confirmé ce lien, pourtant admis dans toute l’industrie. Shannon, mathématicien et ingénieur américain, est considéré comme le père de la théorie de l’information : ses travaux ont posé les bases du traitement numérique des données. Choisir ce nom, c’est inscrire l’entreprise dans une tradition de rigueur scientifique. C’est aussi, accessoirement, un prénom humain, chaleureux et facile à prononcer — j’y reviens plus bas.

Perplexity joue sur le même registre, avec une malice supplémentaire. La perplexité est une métrique d’évaluation issue de la théorie de l’information, qui prolonge les travaux de Shannon sur l’entropie : elle mesure l’incertitude d’un modèle, et plus elle est basse, mieux le modèle prédit le mot suivant. Le double sens est délicieux pour un moteur de réponse : perplexity, c’est aussi l’état de celui qui s’interroge, qui cherche. Le nom dit à la fois la prouesse technique et la promesse d’usage.

3. Le nom-métaphore : raconter une histoire

Quand l’IA quitte le laboratoire pour devenir un produit grand public, le nom doit créer une personnalité de marque et une charge émotionnelle.

Gemini illustre la stratégie à double fond. « Gemini » signifie « jumeaux » en latin, et désigne à la fois un signe du zodiaque et une constellation. Pour Google, les « jumeaux » renvoient à la fusion des deux équipes historiques — Brain et DeepMind — réunies pour bâtir le modèle ; mais la dualité du signe astrologique évoque aussi l’adaptabilité et la capacité à voir les choses sous plusieurs angles, qualités bienvenues pour une IA multimodale. Google l’explique d’ailleurs ouvertement, en ajoutant une troisième couche : une référence au programme spatial Gemini de la NASA. Détail savoureux : le projet portait d’abord le nom de code « Titan ».

Grok, de xAI, puise dans la science-fiction. Le terme a été inventé par Robert Heinlein dans son roman de 1961, Stranger in a Strange Land, où il signifie comprendre quelque chose de manière intuitive et profonde, par empathie. Le nom promet une IA qui ne se contente pas de répondre, mais qui comprend — positionnement assumé, et clin d’œil à une communauté geek.

4. Le nom-drapeau : la géopolitique en un mot

Depuis 2024-2025, le nom est aussi devenu un marqueur d’origine et de souveraineté.

Mistral est le plus beau cas français. La société, fondée à Paris en avril 2023 par d’anciens chercheurs de Google DeepMind et de Meta, tire son nom du mistral, ce vent puissant et froid du sud de la France, dont le terme vient de l’occitan. Tout est là : l’ancrage territorial, le souffle (l’innovation, la rapidité), et une revendication d’alternative européenne face aux géants américains et chinois.

DeepSeek et Qwen disent l’autre versant de cette carte. DeepSeek (深度求索, Shēndù Qiúsuǒ) signifie littéralement « la quête en profondeur », et l’entreprise, établie à Hangzhou, est adossée au fonds spéculatif High-Flyer. Qwen, d’Alibaba, est l’abréviation de Tongyi Qianwen (通义千问). Ces noms ont fait irruption dans le débat mondial en janvier 2025, quand DeepSeek a publié son modèle R1 en open source, ébranlant la confiance de certains investisseurs dans la valeur des acteurs payants. Le nom devient alors un symbole : celui de la montée en puissance technologique chinoise.

Et les robots ? Quand le nom entre dans la maison

Avec la robotique humanoïde, le nom doit gérer une angoisse que le logiciel n’a pas : une machine qui marche chez vous. Deux écoles s’affrontent.

D’un côté, le registre héroïque et mythologique, qui rassure sur la puissance et la fiabilité : Tesla a baptisé son robot Optimus (clin d’œil assumé à Optimus Prime des Transformers), Boston Dynamics a choisi Atlas (le Titan qui porte le monde), Apptronik Apollo, Sanctuary AI Phoenix. Des noms qui disent : cette machine est forte, noble, maîtrisée. Côté entreprises, même logique de promesse : Figure AI réduit l’humain à sa silhouette, Agility Robotics vend l’agilité, Sanctuary AI évoque le refuge — et 1X suggère la machine qui fait le travail d’« un » humain.

De l’autre côté, le registre mignon et désarmant, réservé aux robots qui pénètrent l’espace intime. Plus la machine se rapproche du foyer, plus son nom s’adoucit : 1X Technologies, l’un des rares acteurs centrés sur le marché domestique, a appelé son compagnon de maison NEO ; Samsung mise sur Ballie, petite boule à roulettes ; Amazon sur Astro ; Boston Dynamics sur Spot, nom de chien par excellence. Le diminutif, l’animal de compagnie, la syllabe ronde : tout un arsenal pour désamorcer la peur du robot. Quand Figure a lancé fin 2025 son Figure 03 comme « humanoïde généraliste pour la maison » et que 1X a ouvert les précommandes de NEO comme robot « conçu pour la vie domestique », la bataille du nom rassurant est officiellement devenue un enjeu commercial. Un nom de robot domestique, c’est de la psychologie appliquée.

La grande bascule : de l’acronyme de labo au prénom de marque

Si l’on remet ces noms sur une frise, une tendance saute aux yeux. À l’époque où l’IA générative était une affaire de chercheurs, on nommait par acronymes techniques : GPT, BERT, PaLM, LaMDA, T5. À mesure que ces modèles sont devenus des produits de masse, le nommage a glissé vers des prénoms humains et des images évocatrices : Claude, Gemini, Le Chat. Google a d’ailleurs abandonné « Bard » (le barde, le poète) pour « Gemini ». C’est le mouvement classique de consumérisation d’une technologie : on passe d’un nom qui rassure l’ingénieur à un nom qui crée une relation avec l’utilisateur.

Cette humanisation n’est pas neutre. Donner un prénom à une IA — comme on l’a fait avant pour Siri, Alexa ou Cortana — facilite l’adoption et la confiance, mais brouille aussi la frontière entre outil et interlocuteur. C’est un choix de design et une question éthique : un prénom invite à l’attachement.

Demain : comment s’appelleront les IA ?

Si l’on prolonge les courbes, quatre tendances se dessinent.

La fin de la soupe de versions

GPT-4, 4o, o1, o3, 4.5… le grand public se perd dans les nomenclatures d’ingénieur. La parade est déjà visible chez Anthropic, qui décline Claude en Haiku, Sonnet et Opus une gamme poétique, mémorisable, qui hiérarchise sans humilier. Attendez-vous à voir disparaître les numéros au profit de gammes nommées.

La prolifération des noms-drapeaux

Après Mistral, Qwen et DeepSeek, chaque puissance voudra son IA identitaire : on voit déjà émerger des modèles arabes (Falcon, Jais), indiens, européens. Le nom devient un instrument de souveraineté numérique.

Le retour de bâton anti-anthropomorphe

À mesure que la question de l’attachement aux IA devient un sujet de société, certains acteurs pourraient dé-humaniser volontairement leurs noms — préférer un mot abstrait à un prénom, pour rappeler qu’on parle à un outil. À l’inverse, d’autres pousseront l’humanisation jusqu’à vous laisser nommer vous-même votre assistant.

La disparition du nom

Tendance la plus radicale : l’IA ambiante, fondue dans les produits (« Apple Intelligence », « Gemini dans Workspace »), où le modèle n’a plus de personnalité propre. Le nom de l’IA s’efface alors derrière celui de la marque qui la porte — et la boucle, paradoxalement, se referme sur le nom-fonction des débuts.

Ce que les noms nous apprennent, au fond

Un nom d’IA condense trois décisions en un seul mot. Une décision technique (que met-on en avant : l’architecture, la métrique, la fonction ?). Une décision marketing (différenciation, protégeabilité juridique, capital affectif). Et une décision narrative (quelle filiation, quelle origine, quelle promesse ?). Les meilleurs noms — Claude, Perplexity, Gemini — réussissent les trois à la fois : prononçables, protégeables, chargés de sens, et racontant discrètement d’où vient l’entreprise. Les plus fragiles — ChatGPT au premier chef — ont gagné la bataille de la notoriété au prix d’une dilution : trop génériques pour rester des marques fortes.

La prochaine fois que vous ouvrez une de ces applications, lisez le nom comme un texte. Il vous dira souvent plus sur la stratégie de l’entreprise que sa page « À propos ».


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